« Je filme la nature qui est visible dans l’espoir d’y trouver l’invisible » Bruno Dumont, cinéaste, au sujet de son dernier film Hors Satan.
Il y a quelque chose dans cette quête paradoxale et dans la concision de cette citation, qui évoque assez justement la démarche de Thomas Merret – une démarche traversée par les notions de manque et d’imperceptibilité. L’artiste se concentre en effet sur ce qui nous échappe, sans jamais succomber à la tentation de remplir les vides, reprenant à son compte la célèbre formule de Mies Van Der Rohe « Less is more. ». C’est précisément dans l’effacement que réside en grande partie le principe même de ses œuvres. Pour ne retenir que l’infra mince et témoigner ainsi de l’existence fragile de toutes choses. Ce travail rappelle bien sûr les artistes conceptuels et particulièrement Douglas Huebler qui a entrepris à partir de la fin des années 60 d’enregistrer les objets du monde suivant des paramètres subjectifs de temps et de lieu. C’est d’ailleurs peut-être la juxtaposition de procédés analytiques à des données recueillies de façon aléatoire (ou personnelle) qui fait toute la singularité de ces projets - dont Thomas Merret est l’héritier - à la fois ambitieux, poétiques et dérisoires.
Suivant des coordonnées GPS indiquant les lignes de démarcations entre les mers, Thomas Merret parcourt l’Europe pour les photographier à la chambre. L’entreprise semble démesurée car évidemment rien n’est donné à voir sinon l’horizon dessiné par la mer. Mais c’est précisément dans cette résistance du visible que réside l’objet de ce projet : saisir l’insaisissable.
Sa vidéo Crépuscules, conçue à partir de trois photographies depuis un même point de vue de coucher de soleil – le coucher du soleil civil, nautique et astronomique - poursuit cette même ambition. L’artiste retranscrit en temps réel le lent déclin de l’astre en convertissant ses plans fixes en images en mouvement. Sur la durée, les variations chromatiques sont si infimes qu’elles sont évidemment imperceptibles. On pense ainsi ne rien voir, pourtant le temps s’écoule sous nos yeux, inéluctablement.
Cette dimension mélancolique se retrouve dans la série photographique des objets trouvés. Qu’il s’agisse d’un dictionnaire repéré dans le grenier de sa grand-mère ou d’une double page d’un journal découvert dans le coffre de sa voiture, ces objets comportent un mystère. Des fragments – des vignettes et un avis de décès - ont été soigneusement découpés. Par qui, pour quoi ? Peu importante car l’histoire ainsi suspendue, maintient possibles toutes les hypothèses. Le réel, parfois, n’a pas besoin d’être résolu, pas besoin d’être alimenté. Dans cet état de flottement actif, il nous fait alors peut-être regarder le monde un peu plus intensément. Douglas Huebler disait: « Le monde est plein d'objets plus ou moins intéressants ; je n'ai pas envie d'en ajouter davantage ».

Solenn Morel / Novembre 2011