"L’écart des possibles"

Thomas Merret travaille lui aussi sur l’image, ou plutôt, il travaille par l’image sur l’écart qui sépare la réalité des multiples représentations que l’on en fait et qui créent, à leur tour, une nouvelle réalité, notre réalité ; puisque comme dit l’artiste « aujourd’hui, tout est image ». Dans la salle où il expose, au centre géographique du village des Arques, le regard aura besoin d’acuité pour percevoir les signes et les gestes précis réalisés par l’artiste. Avec de nombreuses heures de recherche de données en amont, puis par des actions extrêmement subtiles et significatives ensuite, l’artiste matérialise ce qui ne l’avait encore jamais été. Des opérations techniques et délicates comme la modification interne d’un objet du quotidien. Ici, la programmation d’un des néons éclairant l’espace d’exposition. Geste artistique indétectable pendant les heures d’ouverture au public, ce néon a pourtant la particularité de suivre la course du soleil en fonction des coordonnées GPS de sa position spatiale. En effet, celui-ci s’allume progressivement à l’aube, puis décline de la même manière le soir au crépuscule ; une action plus symbolique qu’esthétique pour incorporer à la mécanique interne de cet objet, froid, artificiel et standardisé, un petit quelque chose de naturel qui le rend unique.

Avec sa pièce phare La collection du frère Clavel, l’artiste met le regardeur face aux paradoxes qui gouvernent nos sociétés contemporaines. Avec un travail photographique conçu à partir d’une collection de plus de deux milles cartes postales représentant toutes des peintures de maîtres, l’artiste s’intéresse aux multiples reproductions faites à partir d’un même modèle. Pas de logique temporelle dans cette accumulation, il est ici question d’écarts, parfois flagrant, parfois à peine perceptible quant à un original, ici absent, comme dans la plupart des cas. Différences de contrastes majoritairement, de grain, de cadrage ou bien encore de colorimétrie, cette mise en parallèle allant de deux à cinq doublons d’une même oeuvre expose, de manière presque clinique, les filtres rendus possibles par les nouvelles technologies (appareils numériques, logiciels de retouches etc.). Des outils qui, malgré leurs qualités techniques indéniables, semblent définitivement nous éloigner, à chaque fois un peu plus de la réalité qui nous entoure. Autre pièce de l’artiste suivant la même logique de reproduction, une carte postale éditée en plusieurs centaines d’exemplaires et en vente à l’accueil de l’exposition. D’un premier abord visuellement graphique rappelant directement l’esthétique traditionnelle de la mosaïque, cette carte est en fait le résultat en image d’un protocole de recherche effectué sur le Web. En important la photo d’un Bleu de Klein prise par un photographe d’objets d’Art dans la barre de recherche de Google image, est apparu par « Images similaires » un ensemble de vignettes censées représenter ce bleu unique et si particulier qu’est celui de Klein. Ainsi, en important un réel qui n’en est déjà plus un (l’image du photographe d’objets d’Art), l’artiste obtient par le bais de ce logiciel d’autres représentations de cette réalité. Cependant, à la place d’un seul et unique résultat univoque, c’est un véritable camaïeu de bleu qui apparaît sur l’écran d’ordinateur. Par cette œuvre, l’artiste pointe peut être aussi le fait que tout est affaire de regard ; chacun à son propre point de vue sur cet objet et sur le monde, d’autant plus qu’une même œuvre fera écho de différente manière dans l’esprit du regardeur suivant le contexte dans lequel il se trouve, l’heure de la journée à la quelle il l’appréhende, les personnes avec qui il se trouve à ce moment là ou encore l’image qu’il s’en fait de mémoire. Alors, de toutes ces représentations nourries, influencées ou perturbées par d’autres, laquelle est la vraie ? Et d’une certaine manière, ne le sont-elles pas toutes ?


Clémence Laporte
Les Ateliers des Arques, 2013