Thomas Merret, déclencheur d’intervalles


Rares sont les images qui réclament encore qu’on aille les chercher. Thomas Merret voyage seul. Des voyages sans tourisme, ni arrêt gastronomique. Il a déjà arpenté la France, l’Espagne, l’Ecosse, l’Italie. Sa pratique d’atelier réside tout entière dans leur préparation minutieuse. Les destinations sont déterminées par les données d’un relevé topographique de 1953 des frontières marines venant du Bureau hydrographique international de Monaco. Puis il part photographier à la chambre le point de vue sur la ligne qui sépare par exemple la mer de Ligure et lamer Tyrrhénienne, au nord de la Corse. Arrivé sur son cap, il choisit avec application l’ouverture de son diaphragme, son temps de pause, il ajuste son cadrage pour qu’il corresponde aux données géographiques. Et… « clic ». Un seul. Sans repentir. Sans même attendre que le bateau ou la mouette sortent du champ. Puis il range ses affaires et s’en va.
Dans ce travail Thomas Merret retrouve les gestes du photographe naturaliste dont le savoir faire, les stratégies techniques sont tendues à l’extrême vers le sujet. Pourtant il fait des photos de mer, très belles, mais comme il y en a beaucoup. On pense à Hiroshi Suguimoto et ses photos de mers nocturnes. Les marines de Thomas Merret n’auraient rien d’original n’était cette droite supposée en leur centre, une profondeur conceptuelle qui tranche aussi sûrement qu’un Fontana dans un paysage classiquement horizontal. Merret vérifie l’invisible par l’image, précisément. Mais admettons que la fatalité administrative vienne à modifier les frontières marines de 53, les images entreraient alors en résistance par leur assurance et leur indéniable présence.
S’il réconcilie la figure romantique de l’homme seul face à la mer, une des particularités de ce travail est qu’il n’exprime aucun lyrisme et marque le refus de la narration, du signe, de la référence entendue. Pour Thomas Merret une photo à la chambre ou au téléphone portable sont équivalentes. Les images sont numérisées sans remords, sans le moindre attachement au charme facile des outils surannés. Thomas Merret travaille avant tout à la conjonction entre les options d’un appareil d’enregistrement donné et l’appréhension tâtonnante des arrêtes d’un monde sans fin.
La caméra super 8 Braun, que Thomas Merret avait acquise, d’abord en raison de son estime pour le génial designer Dieter Rams, propose à son utilisateur une option singulière : l’intervalomètre. L’appareil prend automatiquement une image toutes les 15 secondes. Si on laisse tourner la caméra avec cette option, il faudra 14h, 57mn et 58sec pour venir à bout d’une bobine standard de 2mn 40. Dans l’éphéméride le jour et la nuit correspondant à cette durée sont respectivement le 13 mai et le 8 décembre. A ces dates, l’artiste pointe sa caméra sur le ciel. Les deux images ne présentent rien d’autre qu’un lent dégradé de bleu et de noir, comme les variations chromatiques sur cassettes VHS du peintre Adrian Schiess, mais sont ici une extraction du réel contrainte aux exigences de la mécanique.
Si certains travaux rappellent l’œuvre de Darren Almond, en particulier certaines images de mer lissée par des temps de pause très longs, Thomas Merret porte peu d’attention aux champs de références complexes qu’affectionne l’artiste anglais. Le travail de Merret est au contraire magnifiquement simple et parfaitement circonscrit à ce qui est donné à voir et sa légende. Lors d’une résidence aux Arques, près de Cahors, à l’invitation d’Olivier Michelon, Thomas Merret installé dans son espace un tube fluorescent, identique aux autre sources lumineuses déjà présentes. Si beaucoup de visiteurs sont passés à côté, les curieux ont pu lire le cartel suivant : « Sans titre?, 2013,?Tube fluorescent, variateur, automate programmé sur la course du soleil ». Par une mise en conjonction de la luminosité et des données calendaires, la résidence du Lot entre en synchronie avec le monde tel qu’il respire.
Mais ne pas s’y tromper. Ce n’est pas le goût de l’immensité qui intéresse Thomas Merret. Il y a de la dissonance dans ce travail. L’œuvre Black Sabbath- Black Sabbath- Black Sabbath, 2011, deux cloches posées sur une étagère, matérialisent les premières notes du disque éponyme, un do et un fa#, l’intervalle diabolique.
De la convention à sa représentation impassible, de l’instrument mécanique aux cycles solaires, de la lumière du ciel à l’insignifiance d’une lampe, Thomas Merret contraint le réel à l’expression condensée d’un écart sophistiqué, une dissonance signifiante dans laquelle réside des développements prometteurs.

Chronique "Visite d'Atelier"
Texte par François Quintin
pour Arts Magazine Janvier 2014